La tribu Karen de Thaïlande : une tribu millénaire

La première mention explicite documentée du mot « Karen » remonte au milieu du 18e siècle. Pourtant, ce peuple probablement originaire des hauteurs de l’Asie centrale occupait déjà l’actuelle Birmanie au 8e siècle avant Jésus-Christ.

Bien que les Karens constituent aujourd’hui la plus grande minorité tribale en Birmanie, et la tribu du nord de la Thaïlande la plus importante, leur intégration demeure laborieuse, même après la cessation des revendications séparatistes qu’ils ont longtemps formulées, notamment en Birmanie.

Avec une population estimée à plus d’un million de personnes en Thaïlande, la tribu Karen forme la plus grande tribu du peuple des collines. Paradoxalement, ce sont les Karens thaïlandais qui ont accaparé l’effort de documentation historique des académiciens, bien qu’ils soient au moins 7 fois moins nombreux que les Karens de Birmanie.

 

 

La Tribu Karen: Un Peuple aux Mille et Une Appellations

Une certaine confusion subsiste sur les nombreuses appellations historiques des Karens. Cette ambiguïté se trouve d’autant plus exacerbée par la ramification de la tribu en plusieurs sous-groupes hétérogènes qui ne partagent pas la même langue, culture, religion ou mode de vie.

Le terme « Karen » est en réalité une anglicisation du mot birman « Kayin » dont l’étymologie est incertaine. « Kayin » désignait à l’origine de manière péjorative les ethnies non-bouddhistes de la Birmanie. Certains avancent que le terme est en fait une déformation de « Kanyan », un peuple d’Asie Centrale aujourd’hui disparu.

En Birmanie, on se réfère également aux Karens sous les termes « Kayin », « Kariang » ou encore Yang. La difficulté croît davantage lorsque l’on sait que les Karens sont souvent confondus avec la tribu Padaung, célèbre notamment pour ses « femmes girafes » et leur collier-spirale en laiton enroulé autour du cou. En fait, les Padaung sont un sous-groupe du peuple Karen.

La Tribu Karen
La Tribu Karen

Les Karens: En Thaïlande avant les… Thaïs

Selon la légende, les premiers Karens auraient traversé une longue « rivière de sable » pour s’établir en Asie Centrale: certains y voient une référence au désert de Gobi.

Si la documentation historique peut laisser à penser que le peuple Karen est relativement récent, sa démographie imposante plaide en faveur d’une longévité millénaire. Les Karens sont en ce sens bien distincts des autres minorités ethniques birmanes et thaïlandaises. Les premières traces des Karens en Thaïlande remontent d’ailleurs à la période où le pays faisait encore partie de l’Empire Mon-Khmer, soit avant l’arrivée des Thaïs au 11e siècle. Les Karens se sont établis dans les montagnes de la frontière birmano-thaïlandaise, probablement en provenance de la province chinoise de Yunnan.

Christianisation et militantisme

L’annexion de la Birmanie par les Britanniques en 1826 signera l’arrivée massive des missionnaires sur les territoires occupés par les Karens. Ces derniers se montreront particulièrement réceptifs aux enseignements religieux, y voyant vraisemblablement un moyen de s’émanciper du joug de la répression birmane. Les écoles construites et gérées par les missionnaires constitueront d’ailleurs le terreau du nationalisme Karen, qui s’alimentera de l’alphabétisation progressive des jeunes, à fortiori lorsqu’ils grimperont les échelons du gouvernement colonial et rejoindront les rangs de l’armée britannique, aux côtés de laquelle ils combattront contre les Japonais lors de la Seconde Guerre Mondiale. Leur loyauté et le soutien des britanniques ont d’ailleurs failli déboucher sur un Etat indépendant et souverain. Ce projet sera finalement compromis par l’assassinat d’Aung San, père de l’indépendance de la Birmanie (1947). Ce n’est que 5 années plus tard qu’un Etat autonome verra le jour, et sera témoin de nombreux accrochages entre les Karens et les nationalistes birmans. Aujourd’hui, les Karens de Birmanie ont majoritairement renoncé à la sécession, mais continuent de réclamer une plus grande autonomie vis-à-vis du gouvernement central de Naypyidaw.

Si les Karens ont largement embrassé le christianisme sous l’impulsion des missionnaires britanniques au milieu du 20e siècle, ils ont aussi gardé certaines de leurs croyances traditionnelles. Ainsi, il n’est pas rare de voir un Karen chrétien pratiquer des rites animistes, vénérer les Anciens et le « Dieu de la Terre et de l’Eau » et faire appel à un shaman pour prévenir la mort. La croyance en la puissance des Esprits est également très répandue parmi les Karens, qui craignent que leur âme ne soit attirée par un mauvais esprit, les condamnant à une mort certaine dans d’atroces souffrances.

Femme Karen en train de tisser
Femme Karen en train de tisser

Les Karens de Thaïlande : un peuple éco-friendly

Les Karens Blancs, notamment les Skaw et les Pwo, sont les principaux sous-groupes des Karens thaïlandais. Ils se répartissent sur de nombreux villages, chacun composé d’environ 25 maisons batties sur pilotis. Les Karens affichent une grande tendance à la sociabilité ; il n’est pas rare que les habitants de différents villages se regroupent pour partager un repas ou une cérémonie. Le prêtre est la plus haute autorité du village.

Bien qu’ils soient adeptes de l’agriculture sur brûlis comme les Akhas, les Karens de Thaïlande sont réputés pour leur grand attachement à la préservation de l’environnement, parfaitement illustré par les nombreux rituels visant à vivre harmonieusement avec le « Dieu de la Terre et e l’Eau ». Cette sacralisation de la nature se matérialise également par l’utilisation d’un système éco-friendly de rotation agricole et par la préservation des grands arbres. C’est aussi la seule tribu du peuple des collines à construire des terrasses élaborées pour cultiver le riz lors de la saison des pluies.

Village Karen
Village Karen

Structure familiale et sociale du Peuple Karen

Le labour, la chasse, la construction, le bûcheronnage et l’arrosage des champs de riz occupent les journées des hommes. De leur côté, les femmes tissent, coupent les mauvaises herbes et participent à la récolte. Elles sont également chargées de porter le bois de chauffage et de cueillir les fruits et légumes sauvages. Les femmes Karen ont longtemps craint l’accouchement, à cause de la forte mortalité maternelle qui sévissait dans les temps anciens. Pour contrer ce « mauvais sort », elles ont développé des régimes alimentaires stricts qu’elles suivent encore aujourd’hui. Elles conjurent la malédiction en portant des amulettes et en faisant appel à des sorts protecteurs qu’elles se lancent entre elles à l’approche de l’accouchement. Après la naissance, la maman devra rester trois jours à côté du feu, le temps que les shamans achèvent les rituels protecteurs. Le baptême a lieu un mois après la naissance. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les Karens tiennent à ce que les jeunes enfants se scolarisent dans des établissements gouvernementaux ou, à défaut, des écoles de missionnaires.

La société Karen est égalitaire, non-stratifiée et organisée selon un système de filiation matrilinéaire. Les principaux signes de richesse sont le bétail, principalement les bovins, et les éléphants. L’unité sociale de base est la famille nucléaire, suivie de la lignée, le village puis le complexe villageois.

 

 

Un mode de vie parfois dangeureux

Les Karens sont de grands fumeurs. En général, dès qu’un enfant est assez grand pour tenir une pipe, il commencera à fumer et à mâcher des noix de bétel. Il développera ainsi quasi-systématiquement une dépendance qui durera tout au long de sa vie. Les risques de cancers de la bouche ou des voies aérodigestives supérieures sont ainsi fortement élevés parmi la population. Aussi, la malaria cérébrale et les poux de la tête sont endémiques dans de nombreuses zones habitées par les Karens. Ces maladies sont perçues comme une tentative des mauvais esprits de chasser l’âme du corps du malade. Le guérisseur usera alors d’os de poulet pour établir un diagnostic et déterminer le meilleur traitement. L’Organisation Mondiale de la Santé se penche d’ailleurs de plus en plus sur ce problème de santé publique qui sévit depuis de nombreux siècles dans la population Karen.

 

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